Lettre d’Amérique : une nouvelle Rome numérique (par Me Guillaume Tefengang)

Lettre d’Amérique : une nouvelle Rome numérique (par Me Guillaume Tefengang)

Chronique spéculative sur les cryptes de la puissance

Une métamorphose du pouvoir : du pétrole à la cryptographie

Chers lecteurs,

Il est des actes politiques qui n’éveillent, dans leur première clarté, qu’un murmure d’intérêt, quelque rumeur confuse de réformes techniques ; mais qui, dans la durée, s’enracinent comme des pivots profonds, déplaçant les lignes de fracture de notre monde et réécrivant silencieusement la grammaire de l’Histoire. Telle fut, à n’en point douter, la signature du décret présidentiel américain du 23 janvier 2025, intitulé « Strengthening American Leadership in Digital Financial Technology ». Trois jours à peine après son investiture, le quarante-septième président des États-Unis, Donald J. Trump, revenant aux rênes d’un pouvoir qu’il n’avait jamais véritablement quitté, traçait ainsi un sillon inédit : celui d’un État-nation s’appropriant officiellement le royaume flottant, jusqu’alors rétif à toute centralité, des crypto-actifs.

On aurait pu croire à un caprice de circonstance, une manœuvre électorale transformée en geste politique. Mais ce décret, dans la discrétion d’un langage technocratique, contenait l’ébauche d’un changement de paradigme : la constitution d’une réserve stratégique de Bitcoin, sanctuarisée, inaliénable, comparable, non dans sa matière mais dans sa fonction, aux vastes cuves d’or noir conservées sous le sol texan ou aux monceaux silencieux d’or qui sommeillent dans les coffres de Fort Knox.

L’on saisira difficilement toute la portée de cette décision sans la replacer dans le filon des grandes dynamiques qui ont modelé les puissances hégémoniques modernes. Le XXe siècle fut celui du pétrole ; l’après-guerre, celui du dollar roi ; la fin du millénaire, celui des données. Désormais, le XXIe siècle semble tendre vers un autre type de souveraineté, plus évanescente mais non moins décisive : celle de la rareté numérique.

Permettez-moi de vous dire que, lorsque l’on décrète que certains actifs ne pourront plus être vendus, l’on ne signe pas simplement un contrat de non-cession : on en élève la nature. C’est une transsubstantiation financière. Le Bitcoin cesse alors d’être un actif spéculatif parmi d’autres pour devenir ce que les Anciens nommaient thésaurus, un trésor, non pas à dépenser, mais à contempler comme le socle immobile d’une grandeur future.

Les deux coffres : distinction entre sacré et liquide

D’aucuns s’étonneront de voir ce que l’on tenait hier pour une utopie libertaire devenir le cœur stratégique d’un État impérial. Mais la logique, lorsqu’on y prête attention, n’a rien d’aberrant. Le décret présidentiel trace une ligne de partage aussi tranchée qu’inédite entre deux types de crypto-actifs : d’un côté, le Bitcoin, élevé au rang d’or numérique, intangible, inaliénable ; de l’autre, tout le reste, Ethereum, Solana, XRP… mobilisable, monnayable, liquide.

Cette dichotomie suggère une lecture quasi-sacramentelle de la technologie. Le Bitcoin, par son ancienneté, sa rareté mathématiquement définie, son absence de direction centrale, se prête à l’analogie avec l’or monétaire tel que le concevait Hume, tel que le craignait Keynes. À l’inverse, les autres actifs, souvent émis par des fondations ou des entreprises, restent tributaires de logiques entrepreneuriales et de gouvernance, donc plus volatiles, plus susceptibles d’être utilisés comme variables d’ajustement.

Il est bien évident que cette séparation n’est pas purement financière ; elle est ontologique. On ne vend pas ce qui incarne la souveraineté. On peut troquer, écouler, arbitrer les monnaies auxiliaires. Mais le sanctuaire, ce lieu où l’État affirme sa permanence, ne doit jamais se vider.

Si l’on se penche attentivement sur cette question, on perçoit une inspiration qui dépasse la pure technostructure du décret : une certaine idée de la sécurité nationale revisitée à la lumière des langages numériques. Ainsi, de même que l’on accumule du pétrole pour ne pas dépendre des vents du Golfe, ou des vaccins pour ne pas se livrer aux caprices des virus, on thésaurise du Bitcoin pour se prémunir contre les convulsions du système dollar, contre l’érosion monétaire latente, contre l’instabilité géopolitique d’un monde devenu trop interdépendant.

D’ailleurs j’ai pu moi-même constater que cette séparation entre actifs “réserve” et actifs “mobilisables” se répand dans les cercles stratégiques européens, encore timides, mais déjà murmurants. À Bruxelles, à Francfort, à Zurich, certains conseillers commencent à employer les mots jadis réservés à l’or : “ratio de couverture”, “garantie ultime”, “valeur-refuge souveraine”. Ce que je souhaite démontrer est qu’un basculement silencieux est en cours : une cryptométamorphose de la puissance publique.

L’État mineur : vers une nouvelle architecture monétaire

Mais qu’est-ce qu’une réserve stratégique, au fond, si ce n’est une forme de foi ? L’on constitue une telle réserve non parce que l’on en a immédiatement besoin, mais parce qu’on anticipe la venue de jours sombres. Elle est l’assurance contre l’imprévisible. Or, dans un monde où les crises surgissent à une cadence quasi métronomique, pandémie, guerre monétaire, cyberattaque, faillite bancaire, le refuge cryptographique devient plus qu’un luxe : il devient une nécessité.

L’administration Trump, en instituant cette réserve en deux volets, propose donc une politique monétaire du XXIe siècle. À côté des leviers classiques, achat progressif, conversion d’or, minage via les surplus énergétiques, elle évoque l’émission de titres publics adossés à des réserves numériques. Une telle mutation mérite réflexion. L’idée d’un Bitcoin bond, d’un emprunt souverain dont la valeur serait partiellement garantie par une poche de Bitcoin sanctuarisé, n’est pas une simple lubie. Elle matérialise la rencontre, improbable mais désormais crédible, entre l’État moderne et le protocole décentralisé.

In illo tempore, Machiavel affirmait que le Prince devait toujours garder un trésor caché pour les heures les plus noires. Peut-être ce trésor n’est-il plus une cassette enfouie dans les murs du palais, mais une série de clés cryptographiques conservées dans un bunker numérique. À l’heure où les frontières se virtualisent, où les attaques sont autant logicielles que militaires, la richesse d’une nation se mesure aussi à sa capacité de résister aux chocs numériques.

Ceteris paribus, cette transformation pourrait avoir un effet systémique. Car si les États-Unis détiennent du Bitcoin comme réserve stratégique, alors l’ensemble des autres nations, même les plus réticentes, se verront contraintes de s’interroger sur leur propre degré d’exposition. L’on pourrait voir émerger une forme de diplomatie cryptographique, où les alliances se bâtiraient aussi sur des accords de garde, des échanges de preuve de réserve, des coopérations en matière de sécurité de wallet étatique.

Il y aurait là matière à réécrire les chapitres que Jean-Baptiste Say, Hayek ou Menger ont consacrés à la monnaie. Car ce qui s’inaugure ici, ce n’est pas une simple diversification d’actifs, mais bien un changement de nature dans la manière dont l’État se pense en tant qu’agent économique ultime.

Vers un nouvel étalon : la promesse d’une solidité algorithmique

A posteriori, on jugera peut-être cette décision de janvier 2025 comme le point d’origine d’un nouveau standard monétaire. Non point un retour à l’étalon-or, mais une forme d’étalon-algorithme, où la rareté serait garantie non par la pénibilité de l’extraction physique mais par l’inflexibilité d’un protocole mathématique. Il n’y aurait plus besoin de veines aurifères ni de blindages bancaires : quelques octets protégés, quelques signatures numériques suffiraient.

Dans ce monde où le tangible se dissout dans l’abstraction, l’État souverain n’est plus tant celui qui imprime, mais celui qui détient. Il n’est plus celui qui crée de la monnaie, mais celui qui sait où et comment la conserver. Là où autrefois la souveraineté s’incarnait dans la frappe, elle réside désormais dans la clé privée.

Comme disait Valéry : “Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.” Mais peut-être l’empire numérique que l’Amérique tente de forger aspire-t-il, par-delà cette fragilité, à quelque éternité algorithmique.

Références

Hayek, Friedrich A. The Denationalization of Money. Institute of Economic Affairs, 1976.

Aglietta, Michel et Orléan, André. La monnaie entre violence et confiance. Odile Jacob, 2002.

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